Réalisée mi-février 2026, cette interview aborde également l’actualité de l’opco : la convention d’objectifs et de moyens 2026-2028, les perspectives de l’apprentissage dans la Cohésion sociale, les contributions conventionnelles décidées par les branches professionnelles, le dispositif Période de reconversion.
Interview de la Présidence d'Uniformation les sujets d'actualité par l'AEF
Interviewés par l’AEF, Natalia Jourdin, et David Cluzeau, présidente et vice-président d’Uniformation font le point sur le pilotage et les résultats du Plan d’investissement dans les compétences pour le secteur de l’Insertion par l’activité économique (PIC IAE) : un pilotage paritaire, des équipes Uniformation et des réseaux de l’IAE qui travaillent à cerner finement les besoins des acteurs, ce sont 100% des crédits utilisés pour favoriser la formation et le retour à l’emploi.
AEF info : Avez-vous de premiers éléments de bilan sur la mise en œuvre du PIC IAE en 2025 ?
Natalia Jourdin : C’est encore trop tôt car le PIC ne s’arrête pas au 31 décembre. Il s’agit de parcours de formation qui ne sont pas calés sur l’année civile. Le PIC 2025 s’arrête à la fin du premier semestre 2026, ce qui crée un décalage dans le traitement des bilans par rapport à l’année de référence.
En revanche nous avons des éléments sur le PIC 2024 dont la dotation était de 53,2 M€ et nous avons consommé pour la première fois 100 % de l’enveloppe. Grâce à un sur engagement décidé par le CA d’Uniformation de 13,8 M€, nous avons formé 48 557 salariés en parcours d’insertion en 2024.
AEF info : Pour quelle raison le conseil d’administration a voté une dotation complémentaire ?
David Cluzeau : Nous répondons aux besoins des entreprises de ce secteur professionnel. Cette autorisation d’engagement supplémentaire et donc l’utilisation complète de l’enveloppe nous ont permis de former plus qu’en 2023 où le montant était de 60,5 M€ avec une consommation de « seulement » 49,7 M€.
L’une des spécificités dans l’insertion par l’activité économique, en raison des publics concernés, est le taux d’érosion des demandes de formation de l’ordre de 20%. Nous prenons cela en compte dans l’élaboration des budgets parce que le dispositif de suivi du PIC IAE chez Uniformation nous permet d’avoir une vision précise du taux de non-réalisation.
Pouvoir estimer ce taux permet d’ajuster les prévisions de dépenses et de prendre très vite une décision en CA, et d’ajouter 20 % à la somme conventionnée pour parvenir à un taux de réalisation de 100 %, ce qui est très rare pour une politique publique.
AEF info : Comment expliquer « un taux d’érosion » de 20% ?
Natalia Jourdin : Je souligne que ces résultats démontrent toute la pertinence d’avoir des Opco, car un opérateur public ne pourrait pas avoir une connaissance aussi fine de ces publics. Il s’agit souvent de chômeurs de longue durée ou de travailleurs handicapés, soit un public très éloigné de l’emploi, qui ne maîtrise pas les socles de base, qui n’est pas qualifié, avec beaucoup de niveaux infra-CAP. Ils iraient donc très difficilement vers un emploi ordinaire si nous n’avions pas ce dispositif d’accompagnement.
AEF info : Dans le champ de l’IAE l’abandon en cours de parcours n’est pas synonyme d’échec…
David Cluzeau : Si nous dissocions la formation des structures de l’IAE, cela ne fonctionne pas, le contraire non plus d’ailleurs, car le taux de retour à l’emploi serait très faible. C’est cet équilibre qui permet le succès du PIC IAE, avec des dynamiques d’insertion et d’évolution professionnelle financées par l’Opco et des parcours dispensés par des réseaux d’organismes de formation spécialisés dans ces publics.
Les salariés en insertion de l’IAE qui bénéficient de formation ont un niveau beaucoup plus élevé de retour à l’emploi que ceux qui n’ont pas reçu de formation, mais ce public suppose parfois d’interrompre une formation pour différentes raisons sans qu’on puisse assimiler cela à un décrochage.
AEF info : Avez-vous la garantie que le PIC IAE soit reconduit en 2026 ?
Natalia Jourdin : Les contacts que nous avons eus avec la DGEFP ou le cabinet du ministre du Travail nous assurent qu’une ligne permettra de financer la formation des salariés en insertion et pourrait être sur les mêmes critères d’accès, mais ce que nous ne savons absolument pas, c’est le montant de l’enveloppe. Nous n’avons aucune indication.
AEF info : Combien de places en formation seraient nécessaires en 2026 ?
David Cluzeau : Le public de l’IAE n’est pas un public que l’on envoie en formation : c’est la formation qui doit venir à ce public. Ce ne sont pas des places que nous achetons ; il s’agit de parcours ciselés, qui se déroulent dans les locaux des structures de l’IAE. C’est une réflexion territoriale, structure par structure, qui détermine en toute fin un volume global.
Dans chacune de nos délégations territoriales, nous avons un spécialiste qui connaît précisément la situation des structures d’IAE de son périmètre et les modalités de financement. Ce travail en dentelle est exigeant et chronophage, mais c’est une des conditions qui fait que cela fonctionne.
AEF info : Avez-vous des éléments sur le contenu de la COM 2026-2028 que vous signerez avec la DGEFP ?
Natalia Jourdin : Rien n’est arrêté sur la COM, car rien n’est à l’horizon. Les Opco doivent faire des économies ; pour nous, c’est 3,5 M€, mais nous n’avons toujours pas plus d’éléments concrets. Les discussions se poursuivent avec la DGEFP. Elles sont longues, mais le contexte l’impose, et pour la COM précédente nous avions abouti à l’automne 2023.
Le travail de négociation se fait à l’échelle d’Uniformation et en inter-Opco. Demander autant d’économies en si peu de temps est nécessairement compliqué.
AEF info : Parvenez-vous toutefois à faire valoir les spécificités propres aux branches adhérentes d’Uniformation ?
David Cluzeau : Nous espérons finaliser une négociation dans des conditions qui nous permettent de réaliser l’ensemble des objectifs que notre conseil d’administration paritaire s’est fixés en termes de formation. Nous espérons que l’État sera attentif au fait que nos succès tiennent à une structuration efficace, efficiente, à des équipes performantes et expérimentées.
J’espère que l’État aura l’intelligence de ne pas « détricoter » un opérateur qui participe de manière efficace au développement des compétences, notamment au moment où l’on baisse les crédits pour la formation professionnelle ; il ne faut donc surtout pas, dans ce contexte fragilisé, affaiblir l’ingénierie de financement de la formation.
AEF info : Arrivez-vous plus globalement à couvrir les besoins en qualification de vos différentes branches ?
Natalia Jourdin : Dans les Certaines branches, nous avons ont des difficultés de recrutement. Sont-elles liées pour partie à la question de la qualification ? Je n’en suis pas certaine. Nous bénéficions d’un outil spécifique déterminant pour financer le besoin de formation, qu’il s’agisse de parcours certifiant ou non, avec les fonds conventionnels, qui sont en augmentation.
Aujourd’hui, ce sont les branches professionnelles qui font l’effort de négocier des taux de contribution élevés, mais mécaniquement la masse salariale des branches adhérentes augmente, donc les fonds augmentent sous l’effet de cette inflation.
Ce n’est pas ce qui s’est passé pour la dotation de France compétences sur le PDC des entreprises de moins de 50 salariés, qui a été diminuée de 5 %, en arguant que cela n’avait jamais été fait. C’est une erreur, car si les fonds conventionnels augmentent en proportion de la masse salariale, ce devrait être également le cas des fonds légaux, alors que, dans les faits, la baisse de la dotation est constante depuis l’origine, puisqu‘elle n’a jamais été augmentée.
AEF info : Est-ce que les restrictions budgétaires ont eu un impact sur le recrutement d’alternants à la rentrée 2025-2026 dans vos branches ?
David Cluzeau : Le champ de la cohésion sociale n’échappe pas à la tendance générale de repli de l’alternance, mais ce n’est pas une surprise : on baisse les aides aux employeurs, on ajoute du reste à charge… Peut-on s’attendre à autre chose que la diminution du nombre d’alternants ? Il y a aussi un climat d’inquiétude au niveau des structures, avec les incertitudes sur les dotations et subventions. Il n’est pas évident de se projeter sur un recrutement d’apprentis dans un tel contexte global.
Sur l’année civile 2025, au regard des objectifs de la COM, nous sommes à un taux d’exécution des objectifs de 96 %. Cela ne dit pas tout de la situation. La question de l’apprentissage n’a pas le même sens dans tous les Opco. Chez nous, c’est 19 000 alternants, c’est à mettre en parallèle avec la pratique historique des entreprises de nos secteurs, qui est la formation des salariés en poste.
Nous avons le plus fort taux de fonds conventionnels gérés. La formation des salariés en poste reste le cœur du réacteur d’Uniformation. Nous consacrons les moyens nécessaires à l’apprentissage, mais on ne peut réduire l’activité de l’Opco à cette seule question.
AEF info : Pouvez-vous développer ?
David Cluzeau : Les fonds conventionnels, historiquement dans le secteur de la cohésion sociale, ont été mis en place par les branches pour aller plus loin que ce que permettaient les fonds légaux, pour faire mieux et plus. Depuis 2018, au fur et à mesure de l’évolution des modes de financement et d’intervention de l’État et des régions, les fonds conventionnels continuent d’avoir un effet levier, mais dans une moindre mesure, car ils pallient le désengagement de l’intervention publique.
Les fonds de la formation sont des cotisations assises sur le travail. L’État se désengage, les besoins existent toujours, et ce sont les secteurs professionnels qui les prennent en charge. En 2026, les fonds conventionnels représentent 134 M€, alors que le PDC représente 17,9 M€ de dotation de France Compétence.
AEF info : Estimez-vous que les périodes de reconversion vont permettre de répondre aux besoins couverts auparavant par Pro-A ?
Natalia Jourdin : Nous étions parmi les plus grands consommateurs de Pro-A, avec 1 800 parcours en 2025 pour un montant de10 M€, avec une implication des branches pour compléter avec des fonds conventionnels. Potentiellement, la période de reconversion pouvait ouvrir des conditions favorables à la reconversion, mais les fonds que nous pourrons consacrer à ces reconversions seront divisés par plus de trois, avec une dotation de France compétences de 3,1 M€ seulement.
Cela signifie que dans des secteurs en tension comme la petite enfance, l’aide à domicile ou encore l’animation, nous avions projeté en 2026 le financement d’environ 2 000 parcours et nous ne pourrons en prendre en charge que 600.
Aujourd’hui, nous attendons encore la mise en place opérationnelle pour les entreprises. Depuis le 1er janvier, il n’y a plus d’outil spécifiquement dédié à leur disposition pour reconvertir leurs salariés. Cela fait deux mois qu’un dispositif reste dans les starting-blocks, ce qui crée un trou d’air très important.
AEF info : Avez-vous réussi à sensibiliser la DGEFP sur ces questions ?
David Cluzeau : Intervenir auprès de la DGEFP pour accélérer la mise en œuvre n’est pas le plus compliqué, mais le principe d’appliquer une règle mathématique en amont du recueil des besoins est nécessairement problématique.
Dans nos secteurs, il y a une culture historique de la promotion et de la reconversion dans l’entreprise. Nous utilisions beaucoup les périodes de professionnalisation, qui étaient l’un des principaux leviers pour entrer dans les métiers de l’ESS et qui permettaient d’accueillir des personnes avec de faibles niveaux de qualification. Ce type de décision budgétaire ne prend pas en compte la culture de la formation professionnelle dans le secteur.
S’il y a 250 branches et 11 Opco, c’est pour que ce soit adapté aux enjeux et aux spécificités des secteurs professionnels.
Le drame de ces travaux préliminaires qui ont précédé le décret, c’est que les négociations ont été menées dans une dynamique interprofessionnelle et, si l’UDES avait été autour de la table, nous aurions pu faire valoir nos spécificités.